Les problèmes ont commencé dans l’usine où tu travaillais. [...] Un après-midi nous avons reçu un appel de l’usine pour nous prévenir qu’un poids était tombé sur toi. Ton dos était broyé, écrasé, on nous a dit que tu ne pourrais plus marcher pendant plusieurs années, plus marcher.

Les premières semaines tu es resté complètement au lit, sans bouger. Tu ne savais plus parler, tu ne pouvais plus que crier. C’était la douleur, elle te faisait te réveiller la nuit et crier, ton corps ne pouvait plus se supporter lui-même, tous tes mouvements et tes déplacements les plus minuscules réveillaient tes muscles ravagés. Tu prenais conscience de l’existence de ton corps dans la douleur, par elle. En mars 2006, le gouvernement de Jacques Chirac, président de la France pendant douze ans, et son ministre de la Santé Xavier Bertrand, ont annoncé que des dizaines de médicaments ne seraient plus remboursés par l’État, dont, en grande partie, des médicaments contre les troubles digestifs. Comme tu devais rester allongé toute la journée depuis l’accident et que tu avais une mauvaise alimentation, les problèmes de digestion étaient constants pour toi. Acheter des médicaments pour les réguler devenait de plus en plus difficile. Jacques Chirac et Xavier Bertrand te détruisaient les intestins.

En 2007, Nicolas Sarkozy, candidat à l’élection présidentielle, mène une campagne contre celles et ceux qu’il appelle les assistés, et qui selon lui, volent l’argent de la société française parce qu’ils ne travaillent pas. Il déclare : « le travailleur […] voit l’assisté s’en tirer mieux que lui pour boucler ses fins de mois sans rien faire. » Il te faisait comprendre que si tu ne travaillais pas tu étais en trop dans le monde, un voleur, un surnuméraire, une bouche inutile aurait dit Simone de Beauvoir.

En 2009, le gouvernement de Nicolas Sarkozy et son complice Martin Hirsch remplacent le RMI, un revenu minimum versé par l’État français aux personnes sans travail, par le RSA. Tu touchais le RMI depuis que tu ne pouvais plus travailler. Le passage du RMI au RSA visait à « favoriser le retour à l’emploi », comme le disait ce gouvernement. La vérité, c’était que dorénavant tu étais harcelé par l’État pour reprendre le travail, malgré ta santé désastreuse, malgré ce que l’usine t’avait fait. Si tu n’acceptais pas le travail qu’on te proposait, ou plutôt qu’on t’imposait, tu allais perdre ton droit aux aides sociales. On ne te proposait que des emplois à mi-temps épuisants, physiques, dans la grande ville à quarante kilomètres de chez nous. Payer l’essence pour faire l’aller-retour tous les jours t’aurait coûté trois cents euros par mois. Au bout d’un certain temps, pourtant, tu as été obligé d’accepter un travail de balayeur dans une autre ville, pour sept cents euros par mois, penché toute la journée à ramasser les ordures des autres, penché, alors que ton dos était détruit. Nicolas Sarkozy et Martin Hirsch te broyaient le dos.

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This text was published in the Extrablatt of ISSUE 19: ANTICRISTOS, a dialogue between AWC and the Deutsches Historisches Museum (DHM), in the frame of the exhibition Karl Marx und der Kapitalismus, opening on February 10, 2022.


IMAGE CREDITS

. o.T. (Cracks), 2015-2020 Digitaler Pigmentdruck auf Archivpapier, 80 x 65 cm und 65 x 50 cm © Les Cracks & Vincen Beeckman

 

Édouard Louis is a French writer, activist, and translator. Born in a working-class family in Northern France, his fiction is a coming to terms with his conflictual relationship vis-à-vis his social background, as a gay man and a new member of France’s intellectual elite, also seen as transclass individuals.

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